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Re : Les amazighs : Leur contribution à l’élaboration des cultures méditerranéennes
L’indigence des sols et l’austérité des paysages nord-africains n’ont cependant pas desséché les cœurs au point de les rendre incapables de générosité. Bien au contraire, ils y ont engendré le sentiment que l’hospitalité et le sens du partage doivent rendre supportable l’inclémence des cieux et des saisons. Il s’y ajoute que l’esprit amazighe, longtemps formé à répondre aux exigences égalitaristes de la vie tribale, a acquis un sens aigu de la justice. De ce point de vue, il devient possible de procéder à une analyse objective de l’attachement des Berbères à la nécessité d’une gestion démocratique de leurs affaires. Cet attachement est si fort qu’il engendre une conception unanimiste du pouvoir décisionnel, et rend souvent inopérante la volonté de la majorité. De saint-Augustin (354-430) à Lyoussi (1630-1691) les Imazighen ont la même soif de justice. « Si l’on écarte la justice, que sont les royaumes, sinon de grands brigandages ! » a décrété le premier dans sa Cité de Dieu. « La justice prime l’observance religieuse ! » assène d’une certaine manière le second au théocrate intransigeant Moulay Ismaïl. C’est, en partie, cette quête éperdue d’égalité, de démocratie, et de justice qui, par ses excès, a rendu politiquement vulnérable la société berbère, l’a fragilisée à l’égard de l’étranger, et l’a empêchée de s’assumer elle-même en tant que nation organisée. Il a bien émergé des royaumes berbères dans l’antiquité, mais ils n’ont duré que quatre siècles environ (Doc. n° VII). Leur existence du reste n’avait pas aboli le système tribal ; elle s’en était servie, en s’en accommodant.
A Thugga, en Numidie, il y avait bien un Conseil des Citoyens en 138 av. J. C., à l’époque du roi Micipsa (Camps, p. 311). Le califat almohade lui-même, au Moyen Age, avait son Conseil des Dix, et son Assemblée des Cinquante, dont quarante délégués des tribus (Terrasse, Tome I, p. 276). C’est donc « l’affirmation d’un pouvoir collectif » où l’on trouve « les prémices de la démocratie » (Camps, p. 310) qui a empêché l’émergence de monarchies vraiment sûres d’elles et appelées à durer.Cette société berbère régie par des pouvoirs collectifs locaux ou régionaux a sécrété, à la longue, un humanisme de bon aloi, comme en témoigne les dispositions juridiques de l’azerf. En raison du fait qu’il est le produit de mille petits consensus ayant modifié les uns les autres à travers les siècles, et non celui d’un décret d’autocrate, à l’image du Code de Hammourabi, l’azerf, le droit coutumier amazighe, est en effet un droit humain, positif, et évolutif. Des sanctions judiciaires, il bannit totalement les châtiments corporels, y compris la peine de mort. Quand il y a meurtre, l’assassin est condamné à l’exil. En deçà, les peines encourues sont toutes d’ordre économique : dommages et intérêts payés à la partie civile ; amendes versées à la communauté. Seules des sanctions morales à caractère éducatif sont appliquées aux mineurs. Le statut de la femme bénéficie d’interprétations qui adoucissent certaines rigueurs de la chariâa, ou améliore son dispositif des compensations. C’est ainsi, par exemple, que l’indemnité accordée à une divorcée (tamazzalt) est calculée au prorata des années de mariage, et n’est pas laissée à la discrétion du juge.
Mais le statut dont la femme a bénéficié avant l’islam a dû lui être beaucoup plus favorable, la société berbère ayant été régie par le matriarcat des millénaires durant (Abrous et Claudot-Hawad, Annuaire ; Ousgan, thèse). Dans beaucoup de tribus, les hommes continuent à dire les lionnes (tisednan) quand ils parlent de la gent féminine, par référence à un conte déjà connu à l’époque de Juba II. Ajoutons à ceci que le droit de la guerre intertribale interdit le rapt des femmes et des enfants. Par ailleurs, c’est avec horreur que tout Amazighe entend parler de cette pratique barbare qu’est l’excision des jeunes filles. Enfin, comme en témoigne un membre de l’intelligentsia israélienne : « La société berbère semble avoir été l’une des rares à n’avoir pas connu l’antisémitisme. Le droit berbère, azerf, contrairement au droit musulman (et au droit juif, soit dit en passant), est tout à fait indépendant de la sphère religieuse. Il serait, par essence, laïque et égalitaire, et n’impose aucun statut particulier au juif… » (Elbaz, p. 84). Cela suppose l’existence d’une philosophie amazighe du droit. Or, cette philosophie existe bel et bien. Elle aurait été explicitée, en des temps très anciens, dans un jugement rendu par un tribunal coutumier, à propos d’un litige foncier. L’une des parties ayant affirmé que le terrain faisant l’objet du procès « appartenait à sa famille depuis qu’elle était descendue du ciel », les juges donnèrent gain de cause à l’autre partie, laquelle avait affirmé, elle, que le terrain « appartenait aux siens, depuis qu’ils avaient germé dans son sol »… « Attendu que rien ne descend du ciel, et que tout monte de la terre… ! » proclama haut et fort le tribunal… Et c’est de cette même philosophie que participe la valorisation du travail dans la culture berbère : « Si tu ne te fais pas de cloques, ô ma main, c’est mon cœur qui en aura ! » dit le poète.
Ce patrimoine immatériel, qui est l’âme même de la berbérité, est toujours standing by et ne demande qu’à être recyclé et réinvesti dans la vie moderne ; sa plasticité le lui permet, lui qui se réclame de la seule humanité. Mais il attend que le support linguistique dont il est le produit soit libéré de l’impérialisme culturel dont il est victime. Lisons sur la question ce qu’a écrit, il y a plus de vingt ans, l’un des meilleurs spécialistes des langages de l’humanité : « … le fait berbère n’est reconnu ni en Algérie ni au Maroc, où, de façon différente mais avec la même vigueur, s’exerce la même pression tendant à les [les Berbères] arabiser… Cependant, la volonté de survivre se développe et pose même un problème politique qui n’existerait vraisemblablement pas sans l’affirmation de l’impérialisme culturel arabe » (M. Malherbe, p. 204). Cet impérialisme s’exerçait à l’époque au nom du panarabisme, dont l’arabo-islamisme a désormais pris la relève. Pourvu que l’amazighité ne soit pas anathémisée par quelque fatwa du genre « Hors de l’arabité, point d’islam ! ». Puissent nos coreligionnaires arabes comprendre que les non-arabes ont aussi le droit d’être fiers de ce qu’ils sont ! Les Berbères veulent simplement être des Berbères, comme les Chinois sont des Chinois, les Japonais des Japonais, et les Arabes des Arabes. Ils veulent pour cela cultiver ce qu’ils ont de foncièrement spécifique : leur langue. Ils veulent la développer, la moderniser, et la transmettre à leurs enfants ; c’est en elle qu’ils communient avec l’être. Et qu’on ne s’y trompe pas ! Leur langue a une valeur intrinsèque indéniable ; aussi est-elle encore en vie, et nulle autre qu’elle ne connaît mieux Tamazgha, son berceau. Elle a son alphabet, tifinagh, dont la « survivance… est d’autant plus émouvante qu’il s’agit d’une écriture fort ancienne, et dont les origines plongent dans la protohistoire » (Camps, p. 276). Totalement modernisé, cet alphabet n’a rien à envier à l’alphabet latin lui-même (Document n° VIII).
Il matérialise admirablement l’identité culturelle des Imazighen, et reflète quelque part leur tempérament. C’est la volonté de défendre jusqu’au bout cet héritage, conjuguée à l’indignation provoquée par de grossières falsifications de l’histoire, qui explique la vigueur du sursaut identitaire berbère. En aucune manière, les Berbères ne se dressent contre les Arabes parce qu’ils sont arabes ; mais ils se refusent à un enrôlement forcé dans une certaine arabité, celle de la jactance, de l’ostentation, et des velléités hégémonistes. En aucune manière les Berbères ne se dressent non plus contre l’islam en tant qu’islam : ils sont musulmans, et se solidarisent avec le monde musulman, tant qu’il prône la justice, la tolérance, la modération, et le respect de la dignité humaine. Le Mouvement Culturel Amazighe (M.C.A.) milite, bien sûr, en faveur de la sécularisation de l’Etat et de la laïcité de l’enseignement public, et ne s’en cache pas. Mais il n’est pas laïciste. Il agit dans le respect le plus total de l’un des enseignements les mieux occultés par le clergé de fait qu’est le corps des docteurs de la loi islamique, à savoir qu’il « ne doit pas y avoir de contrainte en matière de religion ! » (Coran, Sourate II, verset 256). L’histoire a justement démontré que la valeur de la foi en Dieu réside dans sa sincérité, et que toute adhésion forcée n’engendre que mensonges et hypocrisies. Il est certain que la laïcisation des Etats et de l’enseignement public permettra à l’islam de se révéler sous son vrai jour, en tant que religion du savoir et de la raison, et de n’être plus un alibi dont on se sert pour justifier bien des ignominies. Le christianisme aussi a connu sa période d’égarement : celle de l’ordalie, de l’autodafé, de l’inquisition, et du bûcher. Et les guerres de religion ?! Les guerres de religion interchrétiennes, les guerres de religion inter-musulmanes, et les guerres de religion entre chrétiens et musulmans ! Des siècles de gâchis, de haines et d’horreurs ! Il n’est pire maladie pour un esprit humain que celle qui l’amène à croire qu’il est le seul détenteur de la vérité absolue. A cet égard, il est permis de croire que le concept même de laïcité est en soi, depuis deux siècles, un vaccin salutaire qui a assez bien immunisé l’esprit occidental, et poussé du même coup la foi chrétienne à se soumettre à un réel examen de conscience, où elle a gagné en profondeur, en sincérité, en humilité, et en humanité.
Aussi les tartufes de tous bords s’ingénient-ils à faire accroire que tout laïc est athée, et aussi recherchent-ils l’affrontement. La violence physique et verbale étant leur arme de prédilection, ils refusent tout débat calme et serein. Pour sa part, à l’inverse, le M.C.A. a banni de son esprit la moindre idée du recours à la brutalité. Il se veut pacifique, facifiste même, jusqu’à la dernière limite, pour un tant soit peu que les aspirations légitimes des Berbères auraient été prises en considération. C’est de paix que le monde a besoin, et, comme dit le proverbe arabe : « Par la souplesse et la douceur, on obtient plus que par la force ! ». Le M.C.A. luttera donc pour que la patrie des Imazighen, Tamazgha, soit une terre de prospérité, de fraternité humaine, de générosité, et d’ouverture d’esprit. Mais les Berbères lutteront aussi pour qu’ils se sentent chez eux, en Tamazgha, leur seule patrie, celle que leur ont léguée leurs ancêtres, celle dont ils n’ont spolié personne, et pour laquelle, depuis trois mille, quatre mille, cinq mille ans, ou beaucoup plus, des centaines de générations ont versé leur sang à des fins défensives. Les Berbères offrent en partage ce qu’il y a de meilleur dans leur héritage culturel, à l’ensemble de l’humanité. A leurs compatriotes non berbérophones des Etats nord-africains, ils disent simplement : « L’humanisme amazighe s’est infiltré jusqu’au fin fond de vos consciences, à votre insu, et il y vit toujours. Ne l’y comprimez pas, et vous aurez tout compris ! ». A tous les autres peuples méditerranéens, nos partenaires culturels de tous les temps historiques connus, nous offrons notre collaboration pour l’accomplissement, en commun, d’une longue et lourde tâche, celle de combattre méthodiquement l’ignorance et le faux savoir. Ce sont ces deux fléaux de l’esprit humain qui empoisonnent les relations interethniques, intercommunautaires, et internationales souvent. La culture méditerranéenne dont nous sommes tous imprégnés, et à laquelle chacun de nos peuples a apporté sa pierre, ou pour le moins mis sa touche, se doit de ne pas abandonner son rôle dans le travail d’humanisation qu’elle a initié il y a des milliers d’années. Cultivons l’homme, cet extraordinaire produit de la terre !
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Ur illa kra bla kra ! 
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