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Vieux 06/08/2007, 20h36   #4 (permalink)
agerzam
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Par défaut Re : Les amazighs : Leur contribution à l’élaboration des cultures méditerranéennes

Il est difficile, par contre, de déterminer de façon précise les périodes antiques où Berbères et Juifs ont commencé à cohabiter et à s’influencer les uns les autres. Traitant le sujet, S. Gsell a écrit ceci : « Nous devons mentionner encore d’autres étrangers, dont l’établissement en Berbérie n’a pas été la conséquence d’une conquête. … Ils [les Juifs] étaient déjà assez nombreux à l’époque romaine, et il est à croire que la plupart d’entre eux étaient de véritables Hébreux » (Gsell, I, pp. 280,281). H. Zafrani, lui, nous informe que le « judaïsme maghrébin (le judaïsme historique s’entend)… est aussi le produit du terroir maghrébin où il est né, où il s’est fécondé, et où il a vécu durant près de deux millénaires, cultivant avec l’environnement, dans l’intimité du langage et l’analogie des structures mentales, une solidarité active, et une dose non négligeable de symbiotisme… ». (Zafrani, Mille ans…, pp. 9 et 10). C’est dire qu’au fil des siècles la judéité s’est acclimatée en Afrique du Nord, sans dommage pour personne. L’existence d’une version berbère de la Haggada de Pesah (Zafrani,Litt.) semble prouver que, sans prosélytisme actif, les petites colonies hébraïques de Berbérie ont servi de foyers à une assez importante judaïsation des autochtones ; on s’en convainc par l’observation, par-ci par-là, d’un certain nombre d’indices relevant de l’anthropologie culturelle, telle la tendance à faire souvent usage de prénoms d’origine juive, ou à considérer le samedi comme étant jour de repos. Il est cependant impossible de démontrer que des Imazighen de souche ont contribué à enrichir la pensée ou la littérature hébraïque. A l’inverse, c’est par pléiades que l’on peut citer des noms numides, libyens ou africains, c’est-à-dire berbères, ayant donné un éclat tout à fait particulier aux lettres latines. Déjà cité plus haut en tant que dramaturge, Térence « a laissé six comédies… jouées entre 166 et 160 av. J. C. » nous disent ses biographes. Sa « comédie [a été] caractérisée par le souci d’adapter la finesse et l’élégance du génie grec au goût d’un public romain lettré » (Le Robert 2, Terence).

« Le plus célèbre des écrivains africains [d’avant la christianisation] fut Apulée » écrit l’historien français Charles-André Julien, qui se hâte d’ajouter que le personnage a été à la fois « insupportable et séduisant » (Julien, p. 182). Apulée, (125-170), a écrit « L’Âne d’or », espèce de roman, qui « constitue un des rares livres latins qui se lisent encore sans ennui », nous avertit Ch.-A. Julien (p. 183). L’écrivain italien Pietro Citati, lui ne marchande pas son éloge : « l’Âne d’or, écrit-il est probablement le roman le plus original jamais écrit »…Et dire que des familles amazighes marocaines et libyennes portent encore le patronyne « Apulée », sous sa forme authentique : « Afulay ». « …Trois géants dominent la pensée chrétienne de l’Afrique romaine : Tertullien, Cyprien et Augustin. Ces trois Africains qui, avec leurs personnalités différentes, contribuèrent à l’établissement du dogme, sont à juste titre, considérés comme des Pères de l’Eglise » (Camps, p. 251). C’est Tertullien (155-225) qui fit du christianisme une arme de résistance contre l’occupation romaine, car, tout chrétien qu’il était devenu, il avait gardé « toutes les passions, toute l’intransigeance, toute l’indiscipline du Berbère ». Il défendit à ses coreligionnaires le service militaire et incita les soldats à la désertion. Son ouvrage principal a été l’Apologétique (Apologeticum). Saint Cyprien, lui, recherche et finit par subir le martyre. Il a écrit, entre autres livres : Ad Demitrianum, Ad Fortunatum, De Mortalitate… (Ch- A. Julien, p. 206, 207). Quant à Saint-Augustin (354-430), il ne me semble pas nécessaire de donner les détails de sa vie et de son œuvre, car, en principe, les Européens, en tant que chrétiens, le connaissent mieux que quiconque.

Je me permets néanmoins de rappeler que même du point de vue de sa filiation, Augustin a été le produit des relations symbiotiques entre peuples méditerranéens ; il était de mère romaine et de père amazighe, Ainsi donc, autant les rapports entre Romains et Berbères ont été conflictuels sur les deux plans politique et militaire, autant ils ont été fructueux sur le plan culturel. Le phénomène est courant dans l’histoire : les Algériens ont combattu la France, mais ont enrichi sa littérature. La période islamique de l’histoire des Berbères, sans être vraiment la plus longue, est la mieux connue, parce elle est la plus récente et la mieux étudiée. Il serait donc fastidieux d’énumérer les centaines de penseurs, d’écrivains, ou de savants amazighes qui ont contribué à la constitution du patrimoine culturel arabo-islamique. Mais, à titre indicatif, citrons-en quelques figures de proue. Ce sont les Jazouli, (mort en 1210), Ibn Muâté (1169-1231), et Ajerrum (mort en 1323), qui ont initié la mise en forme de la grammaire arabe. Le livre d’Ajerrum a été en usage dans l’ensemble du monde musulman pendant plus de six siècles, sans être vraiment démodé même à nos jours. Si les Iraniens ont été les meilleurs philologues de la langue arabe, les Amazighes en ont été les meilleurs pédagogues. Ibn Battota (1304-1377), l’intrépide explorateur universellement connu, était un Berbère de la grande tribu des Lawata.

Le lexicographe Ibn Mandhor (1232-1311), dont l’ouvrage « Lisân al-Âarab » reste une référence indépassable, est né en Egypte d’une famille amazighe de Djerba. Le théologien et essayiste Lyoussi (1630-1691), a eu le courage de tenir tête, seul, au sultan despotique marocain de son époque. Et, pour que les Berbères d’Espagne médiévale ne soient pas en reste, citons-en au moins deux : le premier étant Abbas Ibn Firnâs (mort en 887), à qui l’on « attribue l’invention de la fabrication du cristal », la fabrication d’une horloge (manqana), et qui « fut même un lointain précurseur de l’aviation » (Ency. Isl., I. p. 11), et le second étant Abu Hayyân al-Gharnâté (1256-1344), le polyglotte comparatiste en matière de langues. Ceci dit, il faut signaler que l’adhésion des Imazighen à la culture arabo-islamique n’a pas été des plus rapides ni des plus spontanées. Ibn Khaldun nous dit que les Berbères ont apostasié une douzaine de fois, en quelques décennies. Les méthodes brutales de ceux qui leur proposaient la nouvelle foi les ont dressés contre elle. Après s’être libérés de la tyrannie arabe, grâce à deux cuisantes défaites qu’ils ont infligées aux armées omeyyades en 741, ils ont essayé de trouver une parade culturelle à l’islamisation.

Deux tentatives dans ce sens ont été entreprises, l’une par la fédération tribale des Berghwata, et l’autre par celle des Ghumara. Ce sont les premiers qui sont allés le plus loin dans leur entreprise : ils s’organisèrent en Etat, se dotèrent d’une armée puissante, d’un livre sacré rédigé en tamazight, et caricaturèrent, comme à dessein, quelques pratiques du culte musulman. Quatre siècles plus tard, ce sont les Almohades, une autre fédération de tribus, qui enfin battirent les Berghwata et les firent totalement disparaître de la scène politique. Endoctrinés par un théologien du terroir, formé en Orient, les Almohades, eux, s’étaient assigné comme objectif de réaliser l’union de l’ensemble du peuple amazighe, mais sous la bannière d’un islam rigoriste. Ils y réussirent largement, et sans qu’ils l’aient vraiment cherché, ils ouvrirent la voie à une arabisation lente mais continue. Ils n’avaient pourtant pas hésité, à un moment de leur règne, à exiger que les muezzins et les imams fussent berbérophones. Après eux, ce fut une autre fédération de tribus amazighes, les Mérinides, qui prit le pouvoir et pratiqua une politique d’arabisation intensive de l’enseignement (Document n° III). J’ajouterai simplement qu’à l’époque, l’irréductible opposition confessionnelle entre les deux rives, nord et sud, de la Méditerranée, engageait les hommes politiques et les gens d’Eglise des deux bords à toujours enchérir les un sur les autres dans les foires de l’intolérance et du fanatisme. Le monothéisme a-t-il été vraiment un facteur de paix ? Vaste question qui me dépasse, mais que je ne pouvais pas éviter de poser.

Nous en arriverons sous peu à parler de l’apport proprement amazighe à la civilisation, mais pas avant d’évoquer la lancinante curiosité qui a taraudé bien des esprits parmi les historiens, tant arabes qu’européens, à l’égard de l’origine des Berbères. Au Moyen Âge, les généalogistes arabes se sont convaincus, en des démonstrations acrobatiques, que les Imazighen étaient des leurs, et qu’ils avaient émigré au Maghreb en des temps reculés. Cette opinion continue à être la seule admise dans le monde arabe. Dès leur installation en Algérie, les Français à leur tour arrivent à se persuader que les Numides, les Maures et autres Berbères, étaient d’origine gallo-romaine, celte, ou carrément nordique (Camps, 19 à 34). Or, il semble bien que la génétique a maintenant tranché : le plus ancien berceau connaissable de la civilisation berbère, en l’état actuel de la science, a été le centre du désert saharien, à l’époque où il était bien arrosé et couvert de végétations. Le mérite de l’avoir démontré revient à une équipe de généticiens et d’archéologues en majorité espagnols, dans l’ouvrage intitulé : « Prehistoric Iberia, Genetics, Anthropology, and Linguistics », paru en anglais à New York en 2000 (Doc. n° IV). Les Imazighen ne sont pas seulement les voisins des Egyptiens ; ils sont leurs cousins. Il se trouve que j’avais déjà moi-même émis une hypothèse allant dans le même sens, à partir de l’examen de quelques éléments de lexicographie amazighe. Cette hypothèse a fait l’objet d’un exposé en langue arabe à l’Académie du Royaume du Maroc, le 08.06.1995, puis d’un article publié, en français, dans la revue marocaine « Tifinagh », en son numéro double 11-12 d’août 1997 (Doc. n° V). Comment se fait-il, dirait-on, que les Egyptiens se sont vite et totalement arabisés, alors que les Berbères s’accrochent encore à leur identité ? Et quelles sont les spécificités marquées de cette identité ? Là, je renvoie à ce qui a déjà été dit sur le rôle du facteur géographique.

Mais essayons de voir tout cela d’un peu plus près. Au septième siècle, l’Egypte a cédé à l’invasion arabe en quelques mois. L’Afrique du Nord, elle, a résisté un siècle entier, de 640 à 741, puis a fini par réduire à néant la puissance militaire de l’envahisseur. C’est, à mon avis, par inadvertance que l’historien français G. Camps a péremptoirement affirmé que les Berbères « n’ont jamais pu longtemps tenir tête à l’envahisseur ». A-t-il voulu dire qu’ils « n’ont jamais tenu longtemps devant les premiers coups de boutoir de leurs assaillants » ? En tout état de cause, ses deux confrères et compatriotes, Ch.-A Julien et D. Rivet, traitant de deux périodes pourtant très éloignées l’une de l’autre, expriment un avis aux antipodes du sien. « Si la civilisation romaine conquit en apparence les cités du plat pays…, elle ne mordit même pas sur les îlots montagneux… », puis « vint le moment où craqua l’armature romaine.

Alors parut combien la romanisation était superficielle et son extension limitée. » a écrit le premier (Julien, p. 194). L’historienne belge, Marguerite Rachet, nous renvoyant elle aussi au rôle de la géographie, tire la conclusion suivante : « Rome rêvait de dominer une Berbérie agricole et prospère… Cette ambition supposait un total bouleversement des habitudes sociales des indigènes, fondées le plus souvent sur le semi-nomadisme » (Rachet, p. 259). D. Rivet pour sa part, parlant des Français pacifiant le Maroc, au début du XXe siècle, dans un chapitre intitulé « Une guerre de trente ans », n’hésite pas à écrire que « la résistance fut le fait essentiellement des montagnards berbérophones. Elle confirme le postulat que les Berbères se définissent d’abord par leur éternelle insoumission au pouvoir central, lorsqu’il vient d’ailleurs, et par une irréductibilité des profondeurs… » (Rivet, pp. 49 et 50). Camps lui-même revient sur son opinion, pour ainsi célébrer les Amazighes : « ces peuples fiers ont toutefois toujours pu exprimer une irréductible et vibrante identité et une conception exigeante de l’honneur ».

Cette irréductibilité des profondeurs a ses soubassements dans la nature du sol et dans les organisations politique et militaire qui en ont découlé. L’art de la guerre développé par les Imazighen au cours des trois mille ans connus de leur histoire, est resté constamment identique à lui-même. Essentiellement défensif, il met en œuvre la principale qualité humaine que cultive une lutte incessante contre l’indigence de la terre nord-africaine : l’endurance. Puis, selon les époques, il a su utiliser comme bête de guerre tel ou tel animal sauvage, dressé chaque fois que le besoin s’en fait sentir. Jugurtha (160-104 av. J. C.) aurait utilisé contre les Romains, entre 112 et 105 av. J. C., un animal mystérieux, la gorgone, qui tuait l’ennemi de son seul regard, par la grande frayeur qu’il lui causait sans doute (Gsell, I, p. 124). « Les éléphants que Juba Ier mit en ligne à la bataille de Thapsus [contre les troupes de Jules César] sortaient à peine de forêt » (Gsell, I, p. 76). Au Moyen Âge les Almoravides ont fait bon usage du dromadaire. Mais le compagnon d’armes qui est resté le plus longtemps fidèle à l’homme amazighe, depuis la plus haute antiquité jusqu’au XXe s., c’est le cheval dit barbe, c’est-à-dire berbère (berbero). C’est lui qui a battu le cheval arabe dans les deux batailles décisives de 741, celle du Chellef en Algérie, et celle du Sebou au Maroc. C’est grâce à la cavalerie berbère qu’Hannibal, le carthaginois, a littéralement écrasé les armées romaines à Cannes, en Italie (216 av. J. C). Quatorze ans plus tard (202 av. J. C), c’est grâce à la même cavalerie berbère que les Romains vainquirent Hannibal à Zama (Document n° VI), car Rome avait su se rallier les Imazighen qui étaient, nous dit un historien romain, les combattants, qu’elle redoutait le plus (Tite-Live, Livres XXI à XXV, pp. 207, 208, 209 et 485).

En plus du cheval barbe, les Imazighen ont eu deux alliés naturels, la montagne et, en arrière-plan, les zones semi-arides, et même le désert, qui leur permettaient d’avoir recours à des guerres d’usure, courtes mais très efficaces à la longue.

Cet art de la guerre était le produit normal d’une organisation politique née elle-même d’une nature géographique bien déterminée, laquelle a constitué un obstacle infranchissable empêchant la berbérité de s’ériger en nation. En effet, il ne pouvait naître du vaste terroir nord-africain, tel que nous l’avons déjà décrit, une organisation politique de la société amazighe autre que tribale. Défiant le temps, le concept de tribu a été privilégié par l’esprit berbère jusqu’au milieu du siècle dernier. Et là, il me semble nécessaire d’ouvrir une parenthèse pour débarrasser le mot tribu des connotations péjoratives qu’il charrie, en langue française tout au moins. Des pays européens, et non des moindres, ont gardé trace de l’ordre tribal d’antan dans leurs modes d’organisation administrative, jusqu’à nos jours, comme en témoigne le fonctionnement des lander allemands. Il est historiquement significatif, à ce sujet, que l’acte de fondation de l’Empire allemand, signé le 18 janvier 1871, ait défini le Deutsche Reich comme étant une « alliance des princes des tribus allemandes » (Schrader, le Monde du 02.06.2000, p. 12). Je ferme la parenthèse. Il n’est donc pas étonnant que la Berbérie ait été en permanence, et jusqu’à une époque récente, une suite d’« anarchies équilibrées », selon l’heureuse formule de G. Camps (Camps, p. 326).

L’organisation tribale a toujours fini par se trouver en opposition avec tout pouvoir centralisé, même s’il en a été l’émanation. De toute évidence, elle a eu pour doctrine politique, non explicitée, la nécessité de toujours barrer le chemin aux velléités dictatoriales, et d’exposer à une précarité structurelle toute autorité à visées tyranniques. Il n’y a jamais eu ni des Pharaon, ni des César, ni des Chosroês amazighes. C’est là qu’a résidé en permanence la force des Berbères, dans le passé, mais c’est là que se trouvait aussi, en germe, leur faiblesse des temps modernes. La greffe démographique arabe qui leur a été fournie par l’islam ne leur a pas été d’un grand secours, parce qu’elle n’a jamais cessé elle-même d’être tribale par essence, les mêmes causes engendrant les mêmes effets. C’est le colonialisme européen qui, au XIXe puis au XXème siècles, viendra signifier aux Berbères, et aux Arabes, que leur doctrine politique a depuis longtemps atteint ses limites. Mais le colonialisme européen a surgi, lui, de l’horizon nord. Par delà cet horizon, règne une nature généreuse. Des flancs des montagnes aux neiges éternelles naissent de grands fleuves. Des forêts aux arbres gigantesques voisinent avec d’immenses prairies servant d’écrins à des cités, des villages, et des hameaux où prospèrent, depuis des siècles, commerces et industries, et où l’on a le temps de penser.
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Ur illa kra bla kra !



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