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Le drame des divisions touarègues
(Janvier 1995)
Près de cinq ans après la reprise des rebellions touarègues dans le nord du Mali et du Niger, la situation reste plus que tendue dans cette région du Sahara. Au Niger, la mise en oeuvre de l'accord conclu en octobre reste en partie suspendue aux résultats des législatives anticipées des 7 et 21 janvier. Au Mali, par contre, le Pacte national d'avril 1992 a largement été entamé: depuis mai dernier, les combats ont repris à une large échelle, avec leur lot de massacres, surtout et y compris de populations civiles. Aujourd'hui, les divisions touarègues sont patentes et d'autant plus menaçantes pour l'avenir de ce peuple de nomades "en voie d'extinction".
Bruxelles -
La plupart des Kel Tamacheq originaires du Mali "déplorent" les divisions dont ils sont les premières victimes. Mais ils ne sont pas d'accord sur les responsables de cet état de fait: les rebelles ou le gouvernement? Pire: la plus grande confusion règne sur l'adhésion réelle au Pacte de paix de 1992.
Ainsi, lors d'une audition récente à Bruxelles, devant la commission Développement et Coopération du Parlement européen, deux représentants de la coordination des MFUA (voir encadré) avançaient des points de vue diamétralement opposés.
Sidi Mohamed Ichrach, délégué aux Relations extérieures et à l'Information de l'ARLA, soutenait ainsi que "trois des quatre mouvements signataires du Pacte national et tout ce qui s'appelait auparavant les bases autonomes sont en totale rupture avec le gouvernement malien".
A un responsable du bureau de l'Assemblée nationale qui fégnait de s'étonner d'apprendre que la fraction de Sidi Mohamed Zahabi du FIAA ne serait pas la seule renégate, un autre responsable des MFUA apportait une réponse bien différente. Affirmant parler, lui aussi, au nom de ces Mouvements, leur secrétaire permanent Al Hassan Ag Assadeck soulignait: "Il n'y a pas de rupture".
Invité à commenter ces contradictions, M. Assadeck, qui vit dans la capitale malienne Bamako, affirmait que "la plus grande partie du FIAA et de l'ARLA sont pour le Pacte. Quelques dissidents continuent à combattre. Mais ils peuvent être rejoints par des personnes sincères si le Pacte n'est pas mis en oeuvre. Si on reste les bras croisés, il y a un risque de nouvel embrasement."
"Malgré les exactions et les retards dans la mise en oeuvre du Pacte, nous sommes convaincus qu'il n'y a pas d'autre solution que la solution politique du Pacte. Le reste est un faux débat, ajoutait-il. Nous faisons confiance au gouvernement et surtout au Président (Alpha Oumar Konaré, arrivé au pouvoir fin avril 1992). qui a un problème réel à gérer l'armée et l'opposition politique. Il y a un problème sérieux de démocratie."
Mais, selon M. Ichrach, "l'ARLA et le FIAA, ainsi que la partie du FPLA à laquelle n'appartient pas M. Assadeck sont à 100% en rupture avec le gouvernement. Ce qui ne veut pas dire nécessairement en rupture avec le texte et l'esprit des accords." A son avis, "le gouvernement malien n'a d'autre politique que celle qui consiste à diviser la communauté arabo-touarègue en en diabolisant les composantes".
Au passage, il critique vertement l'aménôkal (chef traditionnel héréditaire) Bajan Ag Hamatou, qui venait de renvoyer dos à dos l'armée et les rebelles (et en particulier M. Assadeck) dans les massacres d'innocents. "Nous, les populations civiles, nous sommes un otage de tous ceux qui ont des armes", avait-il souligné. Pour lui, le président Konaré "a des problèmes avec l'armée comme nous, chefs touaregs, nous grands frères des jeunes rebelles, avons des problèmes avec la rebellion (...) C'est l'anarchie dans le pays." Mais M. Ichrach, un ingénieur de 34 ans qui a quitté Bamako voila huit mois pour la capitale burkinabe Ouagadougou, estime que cet aménôkal des Iwellemmeden n'est "rien démocratiquement: il a été battu aux législatives, dans son fief de Ménaka, comme candidat de l'ADEMA (l'Alliance pour la démocratie au Mali, parti majoritaire du chef de l'Etat). Aujourd'hui, il n'ose même pas aller à Ménaka."
M. Ichrach, qui déplorait l'absence de représentants directs du gouvernement de Bamako lors de cette audition organisée fin décembre, dénonçait le "double langage" de ce dernier: massacres de Touaregs et Maures à l'intérieur, image de dialogue et de démocratie à l'extérieur. Pour M. Ichrach, "le Mali d'aujourd'hui n'est pas un pays de droit car comment peut-on prouver le contraire quand on sait que, de 1990 à ce jour, aucun responsable des massacres de civils touaregs et arabes n'a fait l'objet de poursuites judiciaires, ni même de simples sanctions disciplinaires?" Une accusation reprise par le représentant d'Amnesty International au sujet des "soldats responsables de ces massacres", même si l'organisation accuse les rebelles d'être, eux, responsables de la mort de civils noirs -ce qu'ils réfutent.
M. Ichrach, qui "se refuse de croire au honteux prétexte de 'l'armée incontrôlée' qui refuse d'obéir au pouvoir central", condamnait le "nettoyage ethnique encouragé par le gouvernement qui, pour ce faire, a laissé créer, entraîner et armer des brigades dites d'autodéfense, encadrées et soutenues par l'armée régulière", dont la plus connue est Ghanda Koy. A ce sujet, M. Assadeck parlait aussi de "complicité et duplicité", favorisant un "pourrissement".
M. Ichrach, qui avait été intégré un temps comme conseiller technique au ministère malien des Finances, dénonçait aussi un "blocus économique" et l'interdiction faite selon lui à la communauté arabo-touarègue de "fréquenter les marchés urbains". Pour lui, au total, il y a bien un véritable "génocide" en cours dans le Nord du Mali: "Ce qui se passe aujourd'hui au Mali n'est pas fondamentalement différent de ce qui se passe au Rwanda ou en Bosnie. Sauf qu'ici, on ne fait pas de prisonniers: on exécute tout Touareg ou Arabe car considérés d'avance comme coupables."
Selon lui, environ 3.000 Kel Tamecheq du Mali ont été tués depuis le début de la rebellion mi-1990 -les militants du Niger en dénombrent moins de 2.000 chez eux. Les réfugiés dans les pays limitrophes se comptent par centaines de milliers.
Le vice-président de la commission, le communiste français Francis Wurtz, jugeait toutefois "irrecevable" le terme de "nettoyage etnique" et, "sans prendre partie", demandait d'"éviter ce genre d'excès". De même, le président Bernard Kouchner, qui partait le lendemain pour le Rwanda "où la situation est malheureusement pire", jugeait que le mot "génocide" n'était "pas juste. Chaque massacre est immonde. Mais, un génocide, c'est la détermination politique et scientifique de détruire une race. Là, cela ne s'applique pas."
Du coup, certains Touaregs radicaux n'hésitaient pas à parler d'un "complot du silence de la communauté internationale"...
Joël Donnet©
Encadrés:
"Touaregs": une appellation contestée
Estimés à environs trois millions, les Touaregs refusent en général ce terme d'origine arabe et généralisé par les Français pour les désigner. Ils préfèrent utiliser le nom de Kel Tamacheq (ceux qui parlent le tamacheq, une langue du groupe berbère) ou de Kel Taggelmoust (ceux qui portent le chèche indigo), voire le nom des grandes confédérations qu'ils constituent.
Les mouvements touaregs du Mali
La plupart de la demi-douzaine de mouvements touaregs du Mali sont issus du Mouvement populaire de l'Azawad (MPA), qui a relancé la lutte armée en juin 1990. Ce dernier avait signé le Pacte national d'avril 1992 avec trois autres mouvements, au nom de leur coordination, les Mouvements et fronts unifiés de l'Azawad (MFUA):
-l'ARLA: Armée révolutionnaire de libération de l'Azawad
-le FPLA: Front populaire de libération de l'Azawad
-le FIAA: Front islamique arabe de l'Azawad qui, comme son nom l'indique, est à dominante maure et serait soutenu par des pays arabes, notamment la Libye.
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