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[size=medium]voici la version initiale de l'article publié par le monde diplomatique[/size]
Après deux mille ans de mépris
Renaissance berbère au Maroc
(Version initiale de l'article publié en Janvier 1995 par "Le Monde diplomatique")
Les Kabyles algériens sont de nouveau mobilisés depuis la mi-septembre pour faire valoir leurs spécificités. Traditionnellement moins structurés et moins revendicatifs, leurs cousins berbères marocains connaissent aussi depuis le printemps dernier un bouillonnement, qu'un début de concrétisation de leurs revendications n'a en rien calmé. Voyage au pays des Imazighen (les "hommes libres", tels qu'ils s'appellent eux-mêmes).
"Les Arabes dehors!" Ce cri n'a pas été entendu lors d'une réunion d'extrême-droite dans une banlieue française mais, l'automne dernier, dans un camion de transport de personnes à Outerbate, dans le Haut-Atlas marocain. Un racisme nouveau qui est à rapprocher de l'effervescence que connaît dans ce pays le mouvement berbériste.
En seulement quatre mois, le monde amazigh marocain (1) s'est engagé sur la voie d'un véritable bouleversement: depuis la répression d'une manifestation berbériste à Errachidia (sud-est), le 1er mai dernier, on a vu le roi Hassan II juger "indispensable" l'enseignement des trois "dialectes" berbères, "au moins au niveau du primaire", la télévision diffuser des informations en tamazight et des militants porter leurs revendications devant l'ONU.
L'internationalisation du mouvement se précise et un congrès mondial est envisagé en région parisienne pour l'été 1996, avec un pré-congrès en 1995.
Une histoire millénaire
Les berbéristes revendiquent une présence au Maghreb vieille de 5.000 ans. Dans leur calendrier, le 12 janvier prochain verra le passage en l'an 2945. Géographiquement, leur communauté s'étend sur près de cinq millions de kilomètres-carrés, de la frontière égypto-libyenne aux îles Canaries et de la Méditerranée au Niger, au Mali et au Burkina Faso -les Touaregs sont des Imazighen, probablement ceux ayant le mieux préservé leurs traditions et les seuls à avoir conservé à travers les âges leur écriture, le tifinagh. Saint-Augustin était aussi un berbère et on rappellera, pour l'anecdote, que c'est à ce peuple qu'on doit le couscous ("seksou").
Quant à l'origine du mot "berbère", l'explication la plus communément admise la situe dans la culture grecquo-latine avec le terme "barbarus" qui désignait les étrangers à la cité -et, par extension, le "non civilisé", le "sauvage", le "barbare". Ce qui explique pourquoi, sans renier totalement ce nom-là, ils préfèrent le nom qu'ils se donnent dans leur langue, les Imazighen.
Guerriers valeureux, réfugiés dans les montagnes lors des invasions, ils surent résister souvent avec succès au pouvoir central des sultans marocains (2) et eurent un rôle majeur dans la lutte contre la colonisation française (3). Le protectorat tenta bien de jouer sur les spécificités berbères (4) mais ne parvint pas à se rallier cette frange de la population. Par contre, sa politique berbère, parce qu'elle servit de ciment au mouvement nationaliste, devait bloquer pour longtemps toute revendication berbère, vite assimilée au "parti colonial" et à des visées sécessionnistes. "C'est ahurissant ce que le passage de la France nous a fait du mal, sur tous les plans: frontières, pays, culture", remarque Mahjoubi Aherdan, secrétaire général du Mouvement national populaire, plusieurs fois ministre et "hérault politique" des Berbères pendant plusieurs décennies.
Certes, presque tout le monde est d'accord aujourd'hui pour reconnaître que, les nouveau-arrivants arabes ayant été relativement peu nombreux à partir du 7e siècle, la très grande majorité des Marocains ont du sang berbère. Ce qui ne signifie pas nécessairement qu'ils sont berbérophones car plusieurs tribus furent arabisées très tôt, en particulier le long des côtes du Nord (5). Mais le blocage psycho-politique persistant aura empêché jusqu'au recensement de septembre dernier que soit posée -in extremis- la question de savoir si les gens parlent une langue berbère. Au point que les estimations avancées dans l'attente du dépouillement vont de 33% à 80%!
L'accent sur les revendications culturelles
De toute évidence, les récents développements s'inscrivent dans le cadre plus général d'une libéralisation et d'une volonté d'ouverture politique depuis deux ou trois ans. On l'a vu notamment avec la libération de prisonniers politiques ou encore la destruction du bagne secret de Tazmamart. Parallèlement, on assistait à un foisonnement d'associations culturelles berbères d'un type nouveau.
Jusque là, le pouvoir s'était contenté d'avoir, dans ce domaine comme dans d'autres également sensibles, ses "cautions", ses "Berbères de service, comme Mahjoubi Aherdan ou Mohamed Chafik (de l'Académie royale)", note un diplomate occidental en poste à Rabat. Relevant la récente "prolifération" d'associations et de revues (6), il parle d'un "printemps berbère" -un terme qui n'est pas sans rappeler le "printemps amazigh" violemment réprimé en Algérie en avril 1980.
Autre spécificité, remarque-t-il, il existait jusque là surtout des associations régionales "makhzéniennes" nées au milieu des années 80, "suscitées par le Palais ou le ministère de l'Intérieur". Les jeunes très actifs qui sont à l'origine des nouvelles associations sont souvent des déçus du monde politique qui axent leur action sur le champ culturel. "Notre indépendance par rapport aux partis et aux autorités est l'un des facteurs de notre réussite", estime d'ailleurs Ahmed Kikich, l'un des sept militants arrêtés en mai après la manifestation d'Errachidia.
Même Mahjoubi Aherdan, un ancien capitaine de l'armée française, poète et peintre âgé d'"environ 70 ans" qui fonda le Mouvement populaire (7) à la fin des années 50, déclare aujourd'hui: "Ma démarche a toujours été politique pour imposer la culture; mais aujourd'hui elle devient plus culturelle que politique. Le culturel porte aujourd'hui le politique dans son ventre."
Said Fawzi, président à Paris de l'Association des droits de l'Homme au Maroc (ASDHOM), relève que "les avancées dans la lutte pour les droits de l'Homme, et en particulier les améliorations en matière de garde à vue ont permis aux militants de revendiquer plus librement et de poser les problèmes de façon plus ouverte." Et ce, "même si on est encore très loin d'un Etat de droit".
En fait, dès le 5 août 1991, six associations d'origines régionales diverses (elles sont aujourd'hui 11) signent la "Charte d'Agadir", "relative à la langue et à la culture tamazightes au Maroc". Elles déplorent "la marginalisation systématique de la langue et de la culture tamazightes" et se mettent d'accord sur sept "objectifs à atteindre" dont le premier est "la stipulation dans la Constitution du caractère national de la langue tamazight à côté de la langue arabe". Elles demandent aussi "l'intégration de la langue et de la culture tamazightes dans les divers domaines d'activités culturelles et éducatives, spécifiquement à moyen terme leur insertion dans les programmes d'enseignement" et encore "le droit de cité dans les mass-media écrits et audiovisuels".
L'affaire Tilelli
C'est dans cette ambiance que survient le 1er mai la manifestation berbériste d'Errachidia, qui mettra en quelque sorte le feu aux poudres. A l'origine de cette opération, l'association Tilelli ("Liberté" en tamazight) de Goulmima, oasis située à 60km de la capitale provinciale Errachidia. Cette association signatrice de la Charte d'Agadir est très active, dans une région aux relations historiquement tendues avec le pouvoir central. Fondée en 1990 sous le nom de sa vallée Gheris, elle a opté pour Tilelli deux ans plus tard et revendique aujourd'hui une centaine d'adhérents (surtout enseignants, étudiants et journaliers) et des milliers de sympathisants.
Tout a commencé lors du défilé syndical du 1er mai 1992, lorsque des manifestants ont spontanément scandé des slogans en faveur de la reconnaissance de la spécificité tamazight. L'année suivante, les militants décidaient de s'organiser dans le cadre du Syndicat national des enseignants (dépendant de la Confédération démocratique du travail) mais la trentaine de personnes présentes au défilé se contentèrent de crier quelques slogans.
En 1994, selon le président de Tilelli Ali Harcherras, professeur de français de 32 ans au lycée de Goulmima, les berbéristes représentaient pas moins de 200 des 300 participants au défilé organisé par la CDT et l'Union générale des travailleurs marocains. Et, cette fois, avec des slogans mais aussi force banderoles en français et en tamazight (graphie latine et tifinagh). Et une insistance toute particulière pour le statut officiel du tamazight. On entendra "L'hébreu est enseigné, pas le tamazight". On lira "Tamazight à l'école" ou encore "Pas de démocratie sans tamazight".
Lors du défilé, le pacha (sorte de sous-préfet) intervint pour réclamer en vain le retrait des banderoles en tamazight et le défilé se termina sans incident. Sinon que, selon Ahmed Kikich, professeur de physique de 33 ans au même lycée, secrétaire du bureau local du SNE et coordinateur régional d'une association de défense des droits de l'Homme, à la fin de la manifestation, des "Istiqlaliens (8) de l'UGTM désignèrent aux policiers les meneurs".
Le 3 mai, sept enseignants de Goulmima et d'Errachidia, membres ou sympathisants de Tilelli (trois d'entre eux n'avaient pas participé au défilé) sont interpellés. L'un d'eux sera frappé le premier jour, selon M. Harcherras. Ils sont d'abord interrogés, individuellement, menottés et les yeux bandés, sur les rebellions locales des dernières décennies et leurs rapports avec l'Algérie, alors qu'ils clament n'avoir "aucune prétention séparatiste, au contraire".
Vient ensuite leur inculpation qui provoque la surprise générale. Sont en effet retenues contre eux notamment les charges de "troubles à l'ordre public" et "incitation à commettre des actes portant atteinte à la sûreté intérieure de l'Etat". Les autorités affirment même avoir découvert chez M. Harcherras des "documents compromettant échangés notamment avec des organisations étrangères".
Cela entraîne une véritable levée de boucliers, non seulement des autres organisations berbéristes mais aussi de celles de défense des droits de l'Homme et même de partis politiques jusque là peu présents sur ce terrain. L'objection essentielle est qu'il s'agit d'une violation de la liberté d'opinion.
Lors du procès en première instance, le 27 mai, quatre militants dont M. Kikich sont relaxés, deux sont condamnés à deux ans de prison et un à un an -plus 10.000 dirhams (9) d'amende. Parmi les condamnés, M. Harcherras. Le mouvement de protestation s'amplifie, avec notamment des interventions internationales, et, lors du procès en appel, le 29 juin, les peines sont ramenées à deux mois de prison et 500 dirhams d'amende. Quelques jours plus tard, alors qu'ils avaient recouvré leur liberté, ils faisaient partie des 424 personnes amnistiées par le souverain, leur peine étant ainsi effacée.
Bévue ou intimidation?
Plusieurs interprétations sont données à cette affaire. Mimoun Habriche, rédacteur au quotidien communiste de langue française "Al Bayane", estime qu'il s'est agi d'"une bévue d'un petit agent d'autorité locale qui n'a pas mesuré la portée de ses actes". Pourtant, relèvent certains pour contredire cette thèse, il s'est quand même passé deux mois avant que la clémence soit accordée.
Driss Benzakri, vice-président de l'Organisation marocaine des droits de l'Homme (OMDH), note que "beaucoup ont expliqué ces arrestations comme une mise en garde. Habituellement, au Maroc, quand le pouvoir procède à un changement politique, un mouvement de répression le précède pour justement le limiter."
En tout cas, estime Ouzzin Aherdan, fils de Mahjoubi Aherdan, ancien député et directeur de la nouvelle revue "Tifinagh", "l'affaire de Goulmima a servi de révélateur dans tout le Maghreb".
Hassan Id Balkassm, 44 ans, l'un des avocats des détenus d'Errachidia qui milite pour la cause berbère, rappelle que la coordination des 11 associations avait formellement remis ses revendications au gouverment et au parlement le 1er mars et que la seule réaction fut l'interrogatoire policier de responsables et cette affaire Tilelli. "Peut-être s'agissait-il d'une sorte d'intimidation mais c'est le contraire qui s'est produit car il y a eu un fort mouvement de solidarité."
Le pouvoir bouge
Avant même l'assouplissement des peines en appel, le pouvoir avait commencé à faire des gestes. C'est ainsi que le nouveau Premier ministre Abdellatif Filali annonçait le 14 juin devant la Chambre des représentants, juste après la présentation de son programme, que la télévision publique allait diffuser sous peu des informations en "langue amazigh" -la radio a déjà des émissions depuis plusieurs décennies.
C'était chose faite le 24 août, avec un journal d'un quart d'heure reprenant trois fois les mêmes informations avec un présentateur différent pour chacun des trois parlers imazighen principaux: tarifit du Rif (Nord), tamazight du Centre-Est et tachlahit du Sud.
Durant les premiers jours, ce journal était diffusé à la mi-journée, et le soir comme les autres journaux de langues arabe, française et espagnole. Mais, rapidement il fut relégué à la tranche 13h30-13h45.
Les critiques sont nombreuses chez les militants berbéristes (trop d'arabicismes dans la langue, volonté de diviser en insistant sur les dialectes alors qu'ils ont un tronc commun, insuffisance de la présence du tamazight sur cette seule chaîne publique (10),...) Mais tous sont néanmoins d'accord pour parler d'un "pas positif".
"Grâce à la télévision, des millions de Berbères se sentent enfin pris en considération", souligne Ali Harcherras. Ahmed, un jeune de 16 ans qui vit dans le village reculé d'Ait Hani dans le Haut-Atlas, où l'électricité n'est pas encore arrivée, affirme regarder chaque jour ces informations sur son téléviseur alimenté par une batterie: "Avant, je ne m'intéressais pas beaucoup à la télévision car je ne comprenais pas."
A Rabat, le directeur de l'Information du ministère du même nom, Chakib Laaroussi invoque des "difficultés techniques" et "l'insuffisance des ressources de la RTM" pour expliquer la faible place pour l'instant accordée au tamazight dans les programmes de télévision.
Mais, entre la déclaration de M. Filali et le début des informations télévisées en berbère, le véritable bouleversement est venu du roi lui-même, dans un discours prononcé le 20 août. Certes, à la différence de son Premier ministre, il ne parle pas de "langue" tamazight mais des trois "dialectes" qui "font partie des composantes de notre authenticité". Déplorant les mélanges d'arabe-français-espagnol de plus en plus courants dans les foyers marocains, il dit préférer celui de l'arabe et des dialectes.
Il tient à "mettre les choses aux point: Je ne suis absolument pas contre les dialectes". Et il lance la "bombe" dont les ondes de choc n'ont pas fini d'affecter la société: "il est indispensable, au moins au niveau du primaire, de prévoir des tranches horairres pour l'enseignement de nos dialectes". Même s'il tient à souligner que l'arabe est "la langue mère" du pays, retenue dans la Constitution, et qu'elle "s'impose à tout musulman".
Un "pas historique"
Pour Brahim Akhiat, secrétaire général de l'Association marocaine de recherche et d'échanges culturels (AMREC) chargée de la coordination des 11 associations berbéristes les plus militantes, il s'agit d'un "pas historique et clairvoyant". Pour cet homme de 52 ans, Hassan II a ainsi "mis les points sur les 'i', non seulement en acceptant l'enseignement de la langue amazigh mais aussi en fixant l'orientation générale de l'avenir de la culture marocaine".
Certains sont moins optimistes, comme ce diplomate occidental qui craint qu'il ne s'agisse plutôt d'un "os à ronger" pour les berbéristes. "Le roi a énoncé un principe politique mais il pose davantage de questions qu'il n'en résout." Soulignant la référence au terme "dialectes", il estime qu'il y a là "à la fois un progrès et une façon de diviser le monde berbère, afin de juguler l'élan en vue d'une uniformisation". A ce sujet, il est d'ailleurs flagrant que le monarque n'ait pas parlé de la création d'un institut que réclament les associations pour standardiser la langue tamazight, étudier la civilisation berbère et former des enseignants.
D'ailleurs, certains rappellent que le roi avait accepté au début des années 80 la mise en place d'un Institut national des arts et expressions populaires dont la création avait été supervisée par Mahjoubi Aherdan et le texte voté par le parlement... avant que le projet ne soit "oublié".
Il n'empêche: comme le fait remarquer M. Laaroussi du ministère de l'Information, "après le discours de Sa Majesté, personne n'osera se dire contre l'enseignement du berbère".
Mohamed Louafa, député et porte-parole du Parti de l'Istiqlal, a certes des lapsus révélateurs quand il dit que "la culture marocaine est une culture arabe,... arabo-berbère". Il souligne que "la première langue du pays doit être l'arabe, facteur d'unification du pays" mais il ajoute que "l'Etat est amené à sauvegarder l'ensemble du patrimoine marocain, y compris le patrimoine berbère". "Sans pour autant que cela touche à l'unité du peuple marocain!" Pour lui, "il faut enseigner les trois dialectes à tout le monde, peut-être pas spécialement dans le primaire, mais il faut que ce soit obligatoire, que tout le monde ait des connaissances". Le mieux, à son avis, serait de "l'enseigner une après-midi par semaine à tous les enfants".
Beaucoup plus surprenantes sont les déclarations de Mustapha El Alaoui, directeur de l'hebdomadaire indépendant de langue arabe "Assiassi", qui passe pour être très bien informé de ce qui se passe dans les allées du pouvoir. Pour lui, la question berbère a été utilisée par les partis comme une "arme d'opposition, pour emmerder le roi et tout le monde". A son avis, il suffit de "banaliser" la langue berbère dans l'audiovisuel et l'enseignement et il n'y aura plus de problèmes.
Cela ne l'empêche pourtant pas de juger que, "matériellement, on ne peut pas apprendre la langue berbère à l'école. Ce qu'a dit le roi est irréalisable... à court terme. Il faut 10 à 15 ans."
Dans une série de quatre articles publiés à partir du 27 mai, il avait dénoncé des "visées on ne dira pas sécessionnistes mais presque" et ceux qui veulent "propager la contagion du SIDA séparatiste", sans parler des militants "manipulés de l'étranger" qui cherchent à "morceler le Maroc et le découper".
Pourtant, nul ne réclame ouvertement un Etat berbère indépendant. Et Said Fawzi de l'ASDHOM souligne qu'à la grande différence de l'Algérie, il n'y a pas de concentration géographique limitée des Berbères au Maroc. "Il y a un tel mélange qu'il ne peut pas y avoir une revendication d'autonomie."
Comment enseigner le tamazight?
Malgré ces bémols, Ouzzin Aherdan, 45 ans, pense que le mouvement enclanché est "irréversible", même s'il reconnaît des "arrière-pensées" dans l'insistance mise sur le terme de "dialectes". Mais comment mettre en oeuvre cet enseignement du berbère? Pour lui, même si ces dialectes ont des "racines communes" et forment donc une "seule langue" pour laquelle "un travail d'unification est nécessaire", il faut "démarrer avec les trois grandes variantes et que, dans un premier stade, tous les Marocains apprennent le tamazight comme une langue vivante, pas d'enseignement. L'essentiel, c'est de démarrrer."
Certains militants de base envisagent cet enseignement sous forme d'options, voire même d'écoles privées distinctes selon les langues. Une commission nationale est en train de travailler à la refonte d'un système éducatif très décrié, dans l'espoir de parvenir à un consensus sous la forme d'une charte. Au ministère de l'Education nationale, aucun responsable n'a pu être joint pour discuter de la question berbère. Comment former les enseignants -dans le système actuel, le français est enseigné à partir de la deuxième année de primaire, en général par un second instituteur qui enseigne aussi les mathématiques en arabe? Faut-il apprendre le tamazight de la même façon en zones montagneuses uniformes sur le plan linguistique et en zones urbaines plus mélangées?
Brahim Akhiat de l'AMREC pense qu'il existe déjà une majorité d'instituteurs qui possèdent le tamazight et n'ont donc besoin que d'un "recyclage" leur fournissant des "orientations". Ceci peut se faire à son avis durant cette année scolaire, de même que la mise au point de manuels, de façon à faire débuter l'enseignement dès l'année 1995-96. "Cela va de pair avec la création d'un centre national d'études berbères, ou un institut, pour préparer l'autre volet de la question, à savoir la formation de chercheurs, la réalisation d'études et d'un travail d'unification de la langue". Pour lui, cet enseignement doit être "obligatoire pour tout le monde afin de former un Marocain complet. Sans l'amazigh, le Marocain reste aveugle devant sa civilisation et sa société."
Il souligne en outre que les associations devront surveiller de près cette mise en oeuvre et intervenir pour "corriger" toute déviation. Or beaucoup d'entre elles dénonçaient à la fin de l'automne le fait qu'elles n'étaient pas associés aux travaux de la commission nationale. Celle-ci, quelque peu empêtrée dans les spéculations sur un futur gouvernement dirigé par l'opposition, n'avait pas encore abordé la question du berbère. Au point que Mohamed Oussous écrivait dans le bulletin berbériste "Libica" diffusé mi-novembre qu'on ne pouvait "que douter des intentions de l'appareil gouvernemental" en l'absence de toute "action concrète"
Me Hassan Id Balkassm, qui est membre de la coordination des 11 associations, estime que, s'il y a une volonté politique accompagnée de fonds budgétaires, on peut créer dès cette année un institut. "Il existe aujourd'hui 68.000 diplômés licenciés au chômage. Au moins 20.000 parlent berbère. S'ils sont formés pendant un an par cet institut, ils pourront commencer dans deux ans à enseigner cette langue de façon scientifique et performante."
Le camp berbériste n'a donc pas de position unifiée sur cette question de l'enseignement, de même qu'il reste divisé sur la question de l'écriture à adopter pour le tamazight: le tifinagh, qui correspond le mieux à la langue mais reste encore peu connu, les caractères latins qui ont notamment l'avantage de la modernité (en particulier en termes de logiciels) ou les caractères arabes qui sont les plus connus au Maroc?
Par contre, quand on demande s'il ne vaudrait pas mieux lutter d'abord pour l'alphabétisation (une étude récente montre que 65% des Marocains sont illettrés) plutôt que pour l'apprentissage du tamazight, Ali Harcherras de Tilelli rétorque vivement: "C'est absurde! Alphabétiser ici les enfants de la montagne en arabe, c'est stupide. Qu'est-ce qu'ils vont faire avec cette écriture d'une langue qu'ils ne parlent pas?" Pour lui, l'idéal serait à terme qu'il y ait des écoles enseignant en arabe où l'on apprend aussi le tamazight et d'autres enseignant en tamazight où l'on apprend également l'arabe.
La question de la standardisation ne va pas aussi sans poser des problèmes. Ainsi, on a pu constater sur le terrain, à Imilchil (Haut-Atlas), que des termes utilisés par de jeunes militants comme "bonjour" ("azoul"), "au revoir" ("artimililit") ou "merci" ("tanemight") n'étaient pas compris par des montagnards de la région. La raison, selon Ouzzin Aherdan? "Ces termes de politesse avaient été oubliés et remplacés par des termes arabes; on a dû aller les rechercher chez les Algériens." Les berbéristes sont toutefois conscients des risques de recréer une "langue académique", étrangère à la majorité des gens.
Dans la montagne, il existe encore beaucoup d'enfants non scolarisés. Certains racontent que leur maître les frappe s'ils parlent berbère en classe. Ahmed, 16 ans, d'Ait Hani, a quitté l'école en première année de collège mais se dit prêt à "tout recommencer à zéro" si le tamazight est enseigné.
A Casablanca, Adil, 10 ans, ne se connaît pas de Berbères dans la famille, mais voudrait bien apprendre les trois dialectes imazighen, notamment pour comprendre les informations en berbère à la télévision. Son ami Habib, 11 ans, qualifie les Berbères de "guerbouz" (que l'on pourrait tenter de traduire par "ploucs") mais aimerait aussi apprendre cette langue, ne serait-ce que pour "comprendre (ses) copains qui la parlent entre eux".
Langue nationale ou officielle?
Autre point de divergence entre militant berbéristes, le statut de la langue. La Charte d'Agadir réclame qu'elle soit reconnue comme "nationale". Pour Brahim Akhiat, "il ne faut pas bousculer les choses" et il s'agit d'abord de travailler à l'uniformisation. M. Harcherras demande par contre un statut officiel, de même que Me Id Balkassm. "On revendique l'égalité des langues et des cultures", affirme ce dernier, même s'il reconnaît que la tactique et la peur peuvent conduire certains à ne pas réclamer tout de suite le statut offficiel -reconnu seulement à l'arabe par la Constitution.
"Une porte s'est ouverte; il faut ouvrir les autres et notamment rendre la langue officielle", affirme Ouzzin Aherdan, qui admet toutefois que "le combat sera encore long" et qu'on ne peut exclure des débordements. Son père Mahjoubi, plus mesuré, estime que "ce n'est pas le problème qui se pose actuellement. Si la langue berbère prend sa place, elle acquierra automatiquement l'officialité." "On ne va pas forcer notre Roi à traduire ses discours, ajoute-t-il, mais il faut que les gouverneurs et les juges, les gens de l'administration apprennent le tamazight. Il ne faut pas que le berbère soit comme les babouches que l'on laisse à la porte de la mosquée. Si on va voir le juge, on ne doit pas laisser le tamazight à la porte du tribunal." Il préconise un "alliage" de l'arabe-langue de l'islam et du tamazight-langue de culture.
Le journaliste communiste Mimoun Habriche, bien que berbère d'origine et sensibilisé à cette question, juge par contre que "les gens qui demandent le statut de langue officielle ne sont pas réalistes. La langue officielle ne peut être que l'arabe."
Mohamed Louafa, de l'Istiqlal, qui revendique lui aussi des origines berbères, insiste également pour que l'arabe reste la "première langue du pays". "C'est une grave erreur que de demander que le berbère soit considéré comme une première langue officielle." Même à égalité avec l'arabe? "Pourquoi l'occitan n'a-t-il pas le même caractère officiel que le parler français?"
Un nouveau racisme
Dans ce climat de "domination", d'"exploitation" des Imazighen que dénoncent les berbéristes, un risque de tensions raciales est en train de voir le jour. Jusqu'à présent, la principale opposition se faisait entre Fassis (11) et non-Fassis. Persiste aussi une certaine condescendance envers les Berbères ruraux de la part des citadins. "Ce n'était pas une langue valorisante et, malheureusement, les gens considéraient un peu le berbère comme une sous-culture", remarque M. Laaroussi du ministère de l'Information. "Aujourd'hui, les jeunes prennent conscience du fait que c'est une culture à part entière."
Sur le terrain, ce qui est par contre "nouveau", comme le reconnaît Ouzzin Aherdan, c'est un certain racisme de Berbères envers les "Arabes". On l'a vu fin septembre avec cet incident dans un camion, dans le Haut-Atlas, où un jeune voulait faire descendre les passagers arabophones unilingues lors d'un incident provoqué par la volonté d'entassement à tout prix des propriétaires du véhicule.
Ahmed Kikich, l'un des militants arrêtés après la manifestation d'Errachidia, théorise le mouvement berbériste en trois camps: celui de la démocratie, des droits de l'Homme et de la diversité culturelle dans lequel il se place; celui des défenseurs de la culture tamazight qui agissent avec des arrière-pensées et pour des intérêts politiques ou personnels; celui enfin qu'il qualifie de "chauviniste" et qui réclame "le départ des Arabes". A son avis, "ils sont rares mais ont une certaine influence".
Ouzzin Aherdan pense que "les plus extrémistes servent de locomotives depuis quelques temps. Il est normal qu'il y ait ces petites frictions en ce moment. Il y a eu une escalade très rapide. Si cela débouche sur un combat, ce sera la faute de ceux qui ont essayé de tuer tout cela pendant quarante ans. Car les Berbères ont toujours subi et il ne faut pas s'étonner s'ils réagissent." Il estime toutefois que leur influence est "encore minime".
Début d'internationalisation
Les berbéristes marocains cherchent enfin à internationaliser leur cause, en tentant de renforcer les contacts avec l'ensemble du monde amazigh et en profitant des tribunes de l'ONU.
C'est ainsi qu'en marge de la 12e session du groupe de travail des Nations unies sur les populations autochtones, en juillet à Genève, a été arrêté le principe de tenir un Congrès amazigh international. Une idée précisée et avalisée fin août à Douarnenez, à l'occasion du 17e festival du cinéma consacré cette année aux peuples berbères. Un comité de réflexion a été mis en place et a commencé son travail, avec pour objectif de tenir ce congrès durant l'été 1996 en région parisienne et un pré-congrès l'été prochain.
Ouzzin Aherdan et Omar Louzi, dont la nouvelle revue "Tifinagh" s'ouvre le plus possible à des contributions de Berbères non marocains -notamment touaregs-, cherchent par ailleurs à faire enregistrer depuis octobre l'Association internationale tifinagh (dont les initiales AIT signifient "fils" en berbère) mais disent se heurter à des tracasseries des autorités, à Rabat. Selon eux, une quarantaine de sections sont prêtes à voir le jour au Maroc et à l'étranger.
"Ce qui a toujours tué les Berbères, c'est leur isolement. Si on arrive à se regrouper, on constituera une force considérable, surtout au moment où le Maghreb se casse la figure", note M. Aherdan. "Ce sera le première fois depuis 2.000 ans que les Berbères se regroupent."
Après le discours royal du 20 août, on a vu le puissant Mouvement culturel berbère d'Algérie féliciter Hassan II dans un message. Et la nouvelle poussée de fièvre kabyle depuis la fin septembre amène Ouzzin Aherdan à juger que c'est une sorte d'"escalade" des concessions entre l'Algérie et le Maroc. Un diplomate occidental n'exclut d'ailleurs pas que le souverain marocain ait voulu aussi "enquiquinner Alger" en prenant position pour l'enseignement du tamazight.
Les contacts sont "perm anents" entre Berbères marocains et algériens, selon M. Aherdan, qui remarque que Hocine Ait Ahmed, le dirigeant du Front des forces socialistes, vient souvent dans le royaume. Il est d'ailleurs lié à une autre figure historique du mouvement berbère au Maroc, le député Abdelkrim Khatib, secrétaire général du Mouvement populaire démocratique et constitutionnel -ils ont des enfants mariés entre eux.
La pression s'exerce aussi auprès de la communauté internationale. C'est ainsi qu'un memorandum fut déposé par huit associations marocaines lors de la Conférence internationale des droits de l'Homme organisée à Vienne en juin 1993. Elles déploraient notamment que la communauté tamazight soit "minorisée", en "ne jouissant pas de ses droits linguistiques et culturels légitimes".
Me Hassan Id Balkassm (qui compare les Berbères aux Indiens d'Amérique et du Mexique) et Omar Louzi, 29 ans, furent aussi parmi les militants berbéristes marocains qui ont participé fin juillet à la session de Genève du groupe de travail sur les populations autochtones, qui dépend des structures onusiennes de défense des droits de l'Homme. Ils ont notamment dénoncé le fait que le Maroc n'ait pas observé en 1993 l'Année internationale des populations autochtones décidée par les Nations-Unies. Tous deux ont aussi assisté mi-décembre à New York au lancement de la Décennie internationale des populations autochtones décrétée par l'ONU.
Ces démarches ne font toutefois pas l'unanimité. Ainsi, Ali Harcherras, de l'association Tilelli, estime que "ce qui compte, c'est l'action. Les discours qui ne donnent rien sur le terrain et que les gens ignorent, ce n'est pas important. Ce serait mieux de faire une manifestation des associations à Rabat que d'aller à Genève."
Moyen de lutte contre les islamistes?
Reste un dernier aspect de ce mouvement berbériste marocain: certains, notamment dans des milieux diplomatiques occidentaux, voient dans l'ouverture récente accordée par le pouvoir un moyen de lutte "préventive" contre la montée de l'islamisme.
Driss Benzakri, de l'OMDH, juge qu'une meilleure prise en compte de la composante berbère pourra avoir pour conséquence une adhésion plus nette au régime et renforcer ainsi la cohésion du système politique.
Mahjoubi Aherdan "ne pose pas la question (de la prévention contre l'islamisme) de cette façon, à savoir que la lutte contre le fondamentalisme peut nous favoriser. Mais il est vrai que la question tamazight peut constituer un frein contre cette tendance, dans un sens positif. Car les Imazighen forment une société cohérente."
Certains militants racontent toutefois que, dans les montagnes, des islamistes vont voir actuellement des anciens en leur disant de ne pas renoncer à l'arabe au profit du berbère car le jugement dernier se fera... en arabe!
Joël Donnet©
(1) le terme "amazigh", masculin, signifie "homme libre". Le féminin "tamazight" lui est généralement préféré pour désigner la langue. Le pluriel est "imazighen".
(2) pour ces poches de résistance, on parle alors de "bled siba", par opposition au "bled makhzen" où l'administration centrale -en particulier fiscale- est respectée.
(3) la "pacification" se solda entre 1907 et 1935 par 37.000 morts dans les rangs français, soit plus que durant la guerre d'Algérie (1954-62).
(4) outre un enseignement spécifique, avec notamment le collège d'Azrou, et une orientation vers l'armée et l'administration de base, cette politique fut surtout symbolisée par le "Dahir berbère" de 1930 qui reconnaissait le droit coutumier spécifique des Berbères et les soustrayait au droit commun pénal marocain.
(5) cas notamment des Zaër au sud-est de Rabat.
(6) quatre revues berbères ont vu le jour en 1994 et ont remporté un vif succès, en particulier auprès des jeunes, lors du Salon international de l'édition et du livre organisé mi-novembre à Casablanca.
(7) dès sa création, le MP a réclamé l'enseignement du berbère mais, bien qu'ayant eu régulièrement des responsables au gouvernement (notamment au ministère de l'Enseignement primaire au début des années 60), il ne l'a jamais obtenu. Une première scission a vu en 1966 le départ de son président Abdelkrim Khatib. La deuxième, en 1986, s'est soldée par la création du MNP par M. Aherdan.
(8) le Parti de l'Istiqlal est le mouvement nationaliste historique, tout particulièrement en pointe sur la question de la défense de la langue arabe (à l'origine plutôt contre le français).
(9) 1 dirham = environ 0,60 franc
(10) outre les chaînes captées par satellite, il existe une autre chaîne, privée et cryptée, 2M.
(11) les Fassis, originaires de Fès et ayant eu des liens avec l'Andalousie dans le passé, sont souvent jalousés pour leur prétendue suffisance et la place de choix qu'ils occupent dans la politique, la haute administration et les affaires.
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