Culture
Timitar, Evénement et non événement
Serait-il vrai que la plupart de nos journalistes de médiocres généralistes qui manquent de profils correspondant à leurs missions et que, pour le genre de mission qui nous intéresse ici, il manquent fâcheusement de toute fibre savante et continuent, en généralistes médiocres à commercialiser l’inculture sous couvert de propos emballés de type ’prêt à porter’ qu’ils glanent au hasard de la nouvelle oralité que renforcent les nouveaux média ? Ou bien est-il que c’est le public, ’client royal’, qui détermine la nature et la qualité du plat qu’on lui sert ? Ou serait ce enfin que la l’affaire est circulaire : on a le journaliste qu’on mérite ?
Evénement et non événement (à propos de la couverture des festivals)
En tout cas, il a été dernièrement question de l’utilité, pour certains, et de l’à propos même, pour d’autres, de la tradition des festivals à dominante musicale festive et de boulevard, qui est en train de s’installer et de s’ancrer dans les villes du Maroc comme pour prendre la relève des ’moussem’ traditionnels depuis que les plages et les campings ont relativement cessé d’être confisqués par des confréries. La question a même été portée dernièrement sur le plateau de la deuxième chaîne comme thème de l’émission ’mubaasharatan maâakum’ de Jamaâ Goulahcen où les tuteurs autoproclamés des consciences des individus et de la collectivité ont pu décrier et dénoncer l’appel à la débauche pour les uns ou la culture de bêtise et de la médiocrité pour les autres, selon le référent dont on se réclame : islamisme ou ’modernisme’. Ce n’est là pourtant que le premier temps de la valse hypocrite de cette ménagerie de schizophrènes qui façonne chaque jour à leur guise l’opinion de la masse. Sinon, comment expliquer le non lieu et le non événement sous le couvert desquels ces faiseurs et faiseuses de l’opinion de masse qui couvrent à excès les ’mauvais’ événements pour les décrier, ensevelissent souvent par contre des événements culturels dont la nature fait que personne ne peut les taxer de débauche ni de bêtise ?
Je donne deux exemples : le 27 juin 2006 l’Institut Royal de la Culture Amazighe rend un magnifique hommage sous le thème "Langue et littérature amazighe : cinquante ans de recherche" au couple des Galand, Lionel Galand et Paulette Galand-Pernet, deux grandes figures qui ont marqué la recherche sur l’aspect amazighe de la culture marocaine pendant le dernier demi siècle. Des chercheurs et universitaires de partout le Maroc, et même des chercheurs étrangers de passage au Maroc, comme le musicologue américain, Phimippe Schuyler, ont fait le déplacement pour Rabat à l’amphi Idrissi de la Faculté des Lettres de Rabat où l’événement eu lieu. Il n’y a que les faiseurs et faiseuses de cette opinion qui se veut ’savante’ mais qui ne se distingue plus à cause de cela de celle de la masse, qui ont formidablement brillé par leur absence.
C’est une absence physique à ne pas regretter pourtant, car pour assurer une présence pertinente, fonctionnelle et productive en cela qu’elle donne lieu à de la matière, il faudrait un bagage de connaissance, pré requis et condition sine qua non pour pouvoir poser la question pertinente, chose qui n’est pas toujours acquise à ces ’professionnels’ autoproclamés. La preuve, on la trouve dans le deuxième exemple. Le festival Timitar d’Agadir a dès sa deuxième édition (celle de juillet 2005) eu l’originalité de mettre au point l’heureuse idées de prévoir, parmi ses rubriques, un volet savant portant sur la musique, qui, de pair avec les volets festifs d’animation, rétablit, en principe, un équilibre et établit une complémentarité au niveau de la satisfaction des besoins culturels du public aussi bien pour les nationaux que pour les internationaux puisque le tourisme culturel n’est plus une vue de l’esprit. Il s’agit en l’occurrence de l’idée du colloque international "Musiques amazighes et musiques du monde" (voir : http://www.festivaltimitar.com/off1.htm) auquel ont participé cette année dans sa deuxième édition, en plus des chercheurs nationaux, une demi douzaine de chercheurs internationaux spécialistes des musiques du Maroc, venant de Tunisie (Mahmoud Guettat, fondateur et ex-directeur de l’Institut Supérieur de Musique de Tunis et pionnier de l’éducation musical à l’université tunisienne), des Etats Unies (Katherine Hoffman, Northwestern University) et de France (Marie Rovsing Olsen, Monique Bandily, Claude LeFébure et François Dell, tous du Centre National de la Recherche Scientifique). Pendant deux jours, ces spécialistes ont savamment débattu entre eux, pour la première fois, de différents aspects et questions de la musique marocaine dans ses aspects amazighes, et les actes du colloque ont été programmés pour publication. Parmi les résolutions retenues, je cite : « inscrire les musiques amazighes, comme l’implique d’ailleurs aussi bien l’intitulé du colloque que les arguments de ces deux éditions (2005, 2006), dans leur contexte régional maghrébo-saharien, et ce dans une optique universaliste ».
Des propositions de thèmes ont déjà été faites pour l’édition prochaine du colloque. Et j’en passe. On ne peut pas me dire que tout cela c’est toujours de la bêtise ni qu’un colloque sur la musique c’est encore de l’appel à la débauche « puisque le festival a tourné en orgie et ivresse et que des enregistrements audiovisuels appelant à l’orgie et à la débauche y ont été distribués », comme l’a crié haut et fort à la une de sa feuille de choux toxique hebdomadaire du 21 juillet 2006 une voix agitatrice, raciste au sens propre du terme et fauteuse de troubles bien connue dans les milieux de la presse jaune depuis les années soixante. On ne peut pas non plus surenchérir en stigmatisant le lux d’un discours académique savant sur la musique alors que « le Yemen, la Jordanie et l’Egypte suspendent des festivals de chants et de festivités en solidarité avec le Liban et la Palestine » comme l’a titré en manchette à la une le quotidien Attajdid (20 juillet 2006).
Mais si tout le monde averti prend ces derniers types d’aboiement d’une part et de surenchère de l’autre, pour ce que l’un et l’autre sont, combien sont ceux parmi le reste de ces tuteurs autoproclamés veilleurs sur les consciences, qui auraient osé prendre la peine d’approcher les protagonistes de la rencontre savante sur la musique au sujet de l’organisation, du pourquoi, et des perspectives du colloque ainsi que de ses thématiques afin de pouvoir enfin parler aux lecteurs des organes de presse qui les ont délèguent d’autre chose que de ce que certains d’entre eux prennent pour de la débauche et que d’autres considèrent comme de la bêtise abêtissante ? A part une couverture d’événement de la première journée du colloque à Tiznit par le quotidien Bayan Al-Yaoum ou une dépêche de la MAP en français, reprise in texto et sans empreinte par deux ou trois journaux francophones, rien n’a été dit de cet événement que les faiseurs de l’opinion de masse qui se veut savante ont essayé de faire passer pour un non événement puisqu’ils/elles étaient bel et bien physiquement sur place, perdu(e)s entre les salons d’hôtels et les places publiques pendant plusieurs jours de ’couverture’, que chacun d’entre eux/elles sanctionne au bout d’une semaine de papillonnage par le bouclage d’une page pour son canard, où il/elle essaie de cacher l’indigence, voir la misère des propos bidon (ce qu’on appelle ’inshaa’ en arabe) par des photos numériques en couleur, qui se ressemblent toutes montrant des artistes sur scènes ou des scènes de liesse de jeunes qui se défoulent ; agrémentées d’un passage en revue des troupes et groupes qui se sont succédés sur scènes : X, Y puis Z en guise de reportage artistique, avec pour commentaire des propos vaseux tels que ‘X fut formidable’, ‘Y fut génial’ ‘Z a transporté le public dans les nues’ ; c’est là le type de plat qu’on sert au lecteur au bout d’une semaine de sortie en mission.
Bien sûr que, de par leur culture, les spécialistes participants au colloque ne sont pas si mesquinement ’huilés’ pour passer à chaque fois au comptoir d’un bar ou mettre crûment la main dans la poche afin d’intéresser cette catégorie de faune à plume en mission impossible. Est ce donc un daltonisme intellectuel ou un déficit de bagage d’instruction, qui empêche nos faiseurs et faiseuses d’opinion d’aller dans le bon sens ? Comme Nietzsche, dans son ’Au delà le bien et le mal’, j’ai moins de mépris pour l’hypocrisie de celui qui s’y connaît mais qui a des intérêts conscients à défendre derrière les multiples facettes de son hypocrisie, que pour l’ignorance de l’ignorant qui, en plus, cultive son ignorance et la commercialise en professionnel.
Mohamed Elmedlaoui (Institut Royal de la Culture Amazighe) Directeur scientifique de colloque international "Musiques amazighes et musiques du monde" organisé ‘en Off’ du festival Timitar (Tiznit-Agadir 08-10 juillet 2006).
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