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Rif : Le Makhzen « victime » de ses automatismes
Dans ses rapports avec le Rif, le Makhzen a toujours été brutal. La férocité de l’intervention des autorités lors de la manifestation des habitants de Tamasint, le 19 mai dernier, en est une nouvelle illustration. Récit d’une confrontation.
Entre 1958, 1984 et 2005, les rapports du Makhzen avec le Rif n’ont apparemment pas changé. « Les événements du 19 mai sont une conséquence de la politique de l’Etat vis-à-vis d’une des régions les plus pauvres du Royaume. Les habitants de Tamasint ont une seule revendication, celle de disposer de logements décents. C’est une question de dignité humaine », crie M. Chakib El Khyari, membre du Comité de soutien de l’Association Khattabi. La dignité est un mot récurrent dans les propos des habitants de cette région. Qu’ils soient membres de la société civile, cadres de partis ou simples citoyens, les Rifains qui, du temps de « l’émir » Abdelkrim ont mis l’Espagne à genoux, y tiennent et n’hésitent pas à le montrer. « Nous sommes les enfants de la Résistance. Nous méritons de l’attention de la part du gouvernement. C’est le Nord qui est la locomotive de tous les pays du monde alors que dans notre pays, c’est tout le contraire qui se passe », s’indigne un instituteur.
Colère de la nature et vengeance du Makhzen Pourtant, après le tremblement d’Al Hoceima, beaucoup ont cru au changement. Des projets de désenclavement de la ville ont bel et bien commencé : agrandissement du port et de l’aéroport, travaux d’élargissement de la route Taza-Al Hoceima... Des lotissements ont fleuri dans les communes urbaines d’Imzouren et de Beni Bouaârich, initiés par l’Erac Nord et l’Agence de développement des provinces du Nord. Cela ne semble pourtant pas les satisfaire. « Ce sont là des projets qui datent des années 80. On ne les a activés que tout récemment à cause de la pression internationale suite au tremblement de terre. En fait, cette partie du Maroc a subi une véritable politique de paupérisation en raison de son passé », rétorque ce militant d’Annahj. Pourquoi tant de méfiance et de défiance par rapport aux actions entreprises par l’Etat marocain ? « Les jeunes d’Al Hoceima n’ont aucun moyen de s’en sortir. Pas d’industrie, pas d’infrastructures touristiques ni autres entreprises de service... Ils attendent la première occasion pour prendre le large. Si l’on veut vraiment aider la région, il faut initier plus que de simples actions cosmétiques destinées à l’opinion publique internationale », explique M. Mohamed Ziani, syndicaliste et directeur de la publication « Badis ». Ceci pour la ville d’Al Hoceima. Pour les zones rurales avoisinantes et qui restent encore enclavées, la situation est encore plus désespérante.
Tamasint la révoltée La dernière manifestation du 19 mai des habitants de Tamasint en résume les contours. « Ce ne sont que des familles qui demandent que l’Etat prenne ses responsabilités et reconstruise ce que le séisme a détruit », explique M. Ziani. Une demande qui n’a pas encore été exaucée, selon les manifestants. Les habitants de Tamasint, regroupés au sein de l’Association Tamasint pour les victimes du tremblement de terre », ont accepté le montant de 30.000 Dhs alloué par l’Etat. Le point de discorde réside dans les aides extérieures qui leur permettront de construire des maisons en ciment. « Les autorités locales veulent contrôler les dons. Chose que les habitants de la commune rurale ont catégoriquement refusée. Les gens de la région n’ont pas confiance dans les agents du Makhzen qu’ils trouvent corrompus », explique M. El Khyari. Les mois se succèdent et aucune solution n’a été trouvée. Survient alors la marche du 14 avril dernier : Des milliers de manifestants font le voyage à pied de Tamasint à Ajdir. Le président de l’association, Moaâtassim El Ghalbzouri, interpelle le président de la commune d’Ajdir sur la situation de près de 2000 familles et demande une audience avec le wali de la province d’Al Hoceima. La requête lui sera refusée. Il promet alors d’organiser une autre marche, cette fois-ci jusqu’à Al Hoceima. 11 mai, coup de théâtre à Tamasint. Le leader de l’association est interpellé par les agents de la gendarmerie. Il sera écroué en compagnie de deux autres membres de l’association, Aberkane M’hamed et Salim Gualit dans la prison de Nador. Loin de casser le mouvement de protestation, cet événement va attiser la colère de la population.
Hélicoptères et bombes lacrymogènes Le 19 mai à 8 h00, la marche promise par El Ghalbzouri est engagée. Les habitants de Tamasint sont rejoints par d’autres familles d’Aït Kamra, Aït Abdellah, Aït Hdifa et autres Imzouren. En plus de leur principale demande d’un logement décent, les manifestants demandent aussi la libération de leurs camarades. Après six kilomètres de marche, ils sont stoppés net par les forces de l’armée et de la gendarmerie. « Les responsables de l’association ont montré une grande maîtrise de la masse des manifestants. Toutefois, il n’y avait plus d’espace entre les manifestants et les militaires. Le face à face allait s’avérer fatal », raconte M. Ziani. 15h30 : confrontation entre les membres des deux camps. Là, les versions se font nombreuses. « Ce qui est sûr, c’est que l’armée a provoqué la colère des manifestants en barrant le passage à un chargement de lait et de pain qui leur était destiné », raconte M. El Khyari. Les manifestants jettent des pierres en direction de l’armée. Les hélicoptères interviennent en arrosant la foule de bombes lacrymogènes. Effrayée, la masse se disperse en direction des montagnes avoisinantes. Des témoins oculaires assistent à un cortège d’ambulances qui ramènent des manifestants et des membres des forces de l’ordre blessés à l’hôpital Mohammed V d’Al Hoceima. Deux membres de la section locale de l’AMDH en font partie. « D’autres personnes blessées ne se sont pas présentées à l’hôpital de peur d’être interpellées par la police », explique ce membre de l’association. L’armée fera par la suite des descentes à Tamasint mais aussi à Aït Al Kadi et à Al Othmaniyine à la recherche des fuyards. Abdelhamid Yahyaoui et Abdelmalek Moussaoui sont les deux membres de l’association qui sont activement recherchés par l’armée. Selon Yahyaoui, qui s’est réfugié dans une des montagnes de la région, 60 soldats ont menacé sa famille de détention collective s’il ne se livrait pas. Une manifestation de soutien des habitants de Tamasint a été organisée le 28 mai à Al Hoceima. Une autre le lendemain à Tamasint même. Cela ne semble pas calmer les autorités. « Mardi dernier encore, les forces de l’armée ont investi la commune de Tamasint à la recherche des fuyards du 19 mai. Ce n’est pas ainsi qu’ils vont résoudre ce problème », conclut M. El Khyari.
Source : journal hebdo
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