Livres
Amazigh, voyage dans le temps berbère
« Aucune intention ethnographique, philosophique ou sociologique dans ma démarche », déclare Carlos Freire au terme de ses 9500 kilomètres parcourus en terre berbère. « Un regard de passage. Lieux. Visages. Les Berbères du Maroc étaient installés dans ce territoire avant l’arrivée des arabes. Ces gens des plateaux de l’Atlas, du Rif et du Moyen Atlas, sont nos contemporains. Leur vie, différente de la nôtre, dans le paysage magnifique qui encadre leur quotidien, existe dans un temps plus lent, plus contemplatif. Le point commun qui a permis nos rencontres a été la curiosité mutuelle autour de l’Autre, du visiteur dans leur cas, du maître de maison, dans le mien. Ce sont ces hommes et femmes des vallées et des montagnes du Maroc qui m’ont accordé généreusement et gracieusement un permis de regard pendant mes voyages dans le temps berbère. Ce temps, c’est ce que nous proposons aux lecteurs de ce livre, avec mes photos, les poèmes traditionnels berbères et le texte de l’écrivain Driss Benzekri, lui-même d’origine berbère, et mon compagnon dans ce livre : un voyage dans un temps berbère tissé de rencontres et de regards en miroirs renversés. »
Recherche et traduction des poèmes berbères par Madame Siam Bouhial, poète, traductrice et professeur de littérature arabe classique.
Extrait du livre :
Les regards que nous croisons ici ne sont-ils pas autant d’expressions d’un souci d’être commun à tous les hommes ? Souci commun mais non pas identique. Des façons d’être et de paraître diverses se déroulent comme un tapis noué par les mains laborieuses d’une Berbère, ciselées comme un diadème, et viennent s’ordonnancer aux côtés de créations d’autres artisans du monde, puissants ou modestes, pour former la toile de l’universalité et augmenter les points de jaillissement de ses sources. Des hommes et des femmes attachés à la terre, rouge bien souvent, où la vie semble à portée de souffle. Des hommes et des femmes parlant des choses de tous les jours, avec une formidable gravité et une grâce qui n’appartient qu’à la spontanéité. Des visages de tous les âges. Ceux-là chargés de la rudesse de la vie, ceux-ci humectés de rosée juvénile, les autres se tenant à la croisée des chemins. Mais dans tous ces visages brille cet être amazigh qui, sans jamais cesser de regarder son histoire et son passé, s’empare de toute la richesse qui s’offre à lui dans le présent et à l’horizon d’un avenir.
L’inexorable écoulement du temps, s’il semble donner l’image de populations figées, recluses ou en rupture avec le monde, exprime seulement une perception de la vie et de la mort, que l’on soit dans un village reculé du Moyen Atlas ou ailleurs dans le monde. La vie se prend à la première pointe de l’aube, rien n’est laissé au lendemain. Les tâches de la journée sont accomplies avec minutie, selon un ordre précis et avec une grande énergie, comme si l’on savait pertinemment, qu’insidieuse, la mort se tenait là, au bout du chemin, prête à rompre la vie et à précipiter dans un temps inconnu. D’ailleurs, le temps est ici disséqué, pris dans tous ses états ou presque. Entre absence et présence, mouvement et immobilité, éphémère et infinitude, jeu d’ombre et de lumière... le temps oriente et accompagne cette quête de l’humain.
Loin du tumulte du monde, ici nous touchons du doigt cet infini dans l’immensité des déserts, cette proximité des astres sur les flancs des montagnes et l’inlassable tourment de l’océan. Le paysage marocain, dans la multitude de ses formes et couleurs, nous enveloppe délicatement. Le poème, création collective et anonyme, fait partie de la vie quotidienne des Imazighen. Il ponctue le passage du temps. On y célèbre l’amour, la beauté, la nature, le thé, le bonheur, la patrie et les parfums de la terre ; on y décrit la mort et l’absence, l’angoisse et la nostalgie. Les thèmes sont là, aussi graves ou légers que dans des poésies nées dans d’autres civilisations. La poésie est reprise dans les dits de tous les jours, revêt le plus souvent la forme proverbiale et se décline au gré des voix et des émotions propres à chaque individu.
Driss Benzekri, Rabat, avril 2006
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